Anne-Marie Tulli-Rigoreau

Cueilleurs de mémoire

Au moment où Clémence s’endort, Guillaume rejoint Pauline assise dans le lit, tablette sur les genoux, qui commence à explorer les écrits encore inconnus de sa Belle-Mère. Pendant quelques instants elle se sent un peu indiscrète puis, avec gourmandise, elle se met à picorer des textes, au hasard des fichiers.

Elle est surprise que cette femme, avec qui il était si facile d’échanger, en ait si peu parlé. Que voulait-elle en faire ? Voulait-elle seulement en faire quelque chose ? N’étaient-ils pour elle qu’une façon agréable de donner une forme à ses journées ? Étonnant quand même qu’elle ait laissé le hasard décider de leur transmission. Si Emma n’avait pas eu besoin d’un ordinateur, tous ses textes auraient disparu sans que jamais ses enfants et petits-enfants ne soupçonnent leur existence. À moins qu’elle ne les ait partagés avec quelqu’un d’autre avant sa mort ? Peu probable, elle était tellement famille.

- Tu te souviens Guillaume, quand ta mère s’est installée dans son appartement à Toulouse ?

- Bien sûr, elle était venue passer deux semaines ici pendant les travaux, ça lui permettait d’aller y jeter un coup d’œil tous les jours.

- Oui, c’est ça, et elle dormait dans la grande chambre du fond avec Alice.

- Je ne risque pas d’oublier. Elle m’avait harcelé pour que j’arrange la porte qui fermait mal !Maintenant je sais pourquoi, sourit Pauline. Écoute.

 

Sommeil fragile

Sur le lit, la couette ressemble à un amoncellement de coussins informes et boursouflés. Difficile de dire si Alice est dessous ou non. Un oreiller gît par terre du côté de l’armoire, sans doute rejeté au cours d’un rêve tumultueux. Quelques mèches brunes se cachent dans l’un des replis molletonnés confirmant la présence de la fillette sous la meringue de plume.

C’est dimanche et Alice dort. Sa respiration lente, régulière, ponctuée de quelques soupirs brefs, me laisse penser que son sommeil est profond.

Je vais essayer d’aller prendre une douche sans la réveiller. Sur la pointe de mes pieds nus, j’avance lentement. Les craquements du parquet de cette ancienne maison occitane restent miraculeusement discrets. Un pigeon, sans doute perché sur le cyprès voisin, vocalise ses agaçants prou-prouuuu. Des chiens aboient, comme ils l’ont fait toute la nuit. Mais Alice dort.

Enfin arrivée à la porte, j’enveloppe d’une main prudente la vieille poignée de bois, ronde et dorée comme un oignon, et je la fais pivoter avec une lenteur digne d’un koala de l’arrière-pays australien. Elle couine faiblement et ne devrait pas troubler le sommeil d’Alice.

Au retour de ma douche, le processus s’inverse. Je referme doucement la porte et comme je sais qu’elle s’enclenche toujours mal, je vérifie qu’elle est bien close en tirant d’un doigt sur la poignée. Un claquement sec retentit, amplifié par le volume de la chambre. Manqué. Je recommence en veillant à exercer une pression délicate mais ferme puis je teste à nouveau. Le même claquement résonne dans le silence. Troisième tentative. Troisième claquement. Troisième échec. L’essai suivant auquel mon genou a collaboré, semble le bon et je m’apprête à rejoindre mon lit, lorsque des gloussements saccadés émergent des profondeurs ouatées.

Alice ne dort plus. Mon réveil affiche 7 h 23 ! Elle qui ne se lève jamais avant 10 h le dimanche…

Je suis à la fois contrariée, déçue et en colère. Se donner autant de mal pour un résultat aussi navrant ! C’est le moment que choisit la porte pour m’achever définitivement en s’ouvrant toute seule. Elle est là, béante sur le couloir, tranquille et indifférente, comme pour augmenter l’affront.

Les esprits de cette vieille maison des faubourgs toulousains seraient-ils des esprits taquins ?

 

- Alice va être ravie qu’on parle d’elle, conclut Pauline.

- Ça la mettra peut-être de bonne humeur, espère Guillaume. Maman a écrit sur toute la famille ?

- Je ne sais pas. Je n’ai lu que quelques textes au hasard mais j’ai l’impression que je vais trouver beaucoup d’histoires sympas pour mes CP. Écoute celle-là !

 

Le chihuahua

- Oh, mon pauvre chéri ! Mon bébé à moi, comme tu dois avoir mal, se désole la petite grand-mère en parlant doucement à l’oreille de son chihuahua qu’elle tient comme un trésor. Une voiture vient de le faire valdinguer et il a violemment percuté le trottoir.

- T’inquiète, Mamie, j’ai mal nulle part.

Sous le coup de la surprise, abasourdie d’entendre son chien lui répondre, l’adorable vieille dame le lâche et, pour la deuxième fois, il s’aplatit douloureusement sur le bitume.

- Fais gaffe, Mamie, lui lance le chien, j’ai pas envie que ça r’commence !

Médusée et tremblante, elle ramasse avec précaution sa peluche vivante, l’enveloppe affectueusement de ses bras câlins, lui dépose un baiser sur la truffe et murmure :

- Que quoi recommence ?

- Ben, c’qui m’est arrivé après mon accident de scoot !

La grand-mère sidérée répète en boucle : de scout… de scout… Quel scout ?

- Pas de boy-scout, Mamie, de scoot ! De scooter quoi ! Quand j’étais ado, je me suis viandé à cause d’une bagnole et en me réveillant du coma, j’étais chihuahua. Et ben, j’vais t’dire, c’est vachement bien la vie d’chien avec toi !

 

- Tu ne vas quand même pas raconter ça à tes élèves !

- Pas tel quel, mais je peux m’en inspirer, non ? Je suis sûre que je vais dénicher beaucoup d’autres histoires. Elle en a tellement raconté aux enfants.

- C’est vrai qu’elle en inventait aussi quand on était gamins, ajoute Guillaume un peu nostalgique. Qu’est-ce que tu as trouvé d’autre ?

 

- Parmi les tout premiers, il y en a un qui concerne sans doute ton père. D’après la date c’était juste après sa mort. Regarde dit-elle en lui passant la tablette.

- Non… je préfère que tu me le lises.

 

Départ

Ton regard s’est voilé et ta voix s’est brisée. En te quittant, la vie m’a quittée elle aussi.

Les longs jours vont venir lécher mes souvenirs d’une tendre chaleur et provoquer mes pleurs.

Plus jamais je n’aurai ton regard dans le mien, plus jamais je n’irai parcourir ton chemin.

Lorsqu’après tout ce temps, ta main quitta la mienne en glissant doucement, sans hâte et sans colère, j’ai su que tu partais sur cette voie secrète que la mort nous prépare, où désormais tu erres.

Quand tes paupières fines ont frémi sous mes doigts mettant à tout jamais un terme à ton regard, j’ai su que notre amour vivrait bien au-delà de tes yeux, de ton corps, même après ton départ.

 

Guillaume reste silencieux, ému. Il finit par murmurer : « Elle était très discrète sur ses sentiments. »