Christophe Fredaigue

 

   Un quotidien extraordinaire

 

Nous nous accrochons donc à

l’espérance sans nous cramponner,

elle n’a qu’une enveloppe fragile

nous pourrions la déchirer.

 

Henry Bauchau

Ce livre est dédié à tous les

Enfants des Lierres qui ne le liront probablement pas.

 

L’armoire

L’armoire. L’armoire dans la classe. Dans la classe de maternelle. Dans la classe de maternelle de l’école Soufflot à Nanterre. À Nanterre, un jour de 2003.

Je me souviens. Je me souviens de l’armoire, ce petit caillou qui dessina un premier ricochet sur la surface de ma carrière.

Instituteur, en classe maternelle de moyenne section depuis dix ans, je lutte en cette fin d’année scolaire contre l’énergie foisonnante d’un groupe de vingt-huit bambins de quatre et cinq ans. J’ai la sensation d’être happé par l’eau vive d’un torrent qui me ballotera jusqu’à la sortie si je n’arrive pas à brasser plus vite que son courant.

Depuis plusieurs semaines, je me fais entrainer par un rapide qui se nomme Julien. Enfant d’une famille recomposée dans laquelle il n’a pas trouvé sa place. Il ne donne pas plus de sens à sa présence en classe qu’à l’organisation de l’alternance parentale, tiraillé entre père et mère. Chaque jour il me dédie son mal-être. Toutes les limites sont testées. Les rappels au calme, les échanges apaisés, les injonctions fermes glissent sur lui. Ce jour plus qu’un autre. Je sens dès les premiers instants de regroupement que mon cadre va être franchement secoué. Grand est le risque qu’il finisse tel un bois flotté, roulé sur une rive. Lorsque je surprends Julien, en fin d’après-midi, à déchirer le dessin d’une camarade avec en bonus un coup de pied dans le tibia, l’irrémédiable est enclenché.

Je suis à quelques mètres de la scène. Je sens dans mes membres une tension qui m’alerte. Mes poings se serrent, je fonce sur lui. J’entrevois en une fraction de seconde mon passage à l’acte. Arrivé à sa hauteur, une lueur salvatrice de lucidité me fait prendre le jeune garçon par la taille et le déposer sur une petite armoire, à distance de ma colère. Je m’affale sur une table. Je tremble en gardant un œil sur lui. Julien est médusé, le regard fixé sur ses genoux. Il ne risque rien.

Je viens de protéger Julien de moi. Je me suis moi-même protégé de moi. Un direct du droit dans ma conscience. Professionnelle et intime. Je suis sonné. Aucune excuse n’arrive à adoucir ce geste. J’ai touché là une limite, de celles qui doivent vous faire changer de cap.

Cette même lucidité qui m’a fait éviter le pire me fera prendre une décision irrévocable. Je quitterai mon poste dès septembre prochain.

Commence alors un périple de deux années dans les méandres des remplacements en terres reculées de l’Éducation nationale. Tout d’abord, je découvre la connivence lexicale entre Elle et l’Armée. Mes amis anarchistes m’avaient bien mis en garde sur la proximité idéologique des deux grandes institutions de notre République. Je trouvais et trouve toujours exagérés leurs propos même si le vocabulaire de l’Éducation nationale pourrait leur donner des arguments de poids. ZIL ( zone d’intervention localisée ), mission, brigades spécialisées, toutes ces dénominations fleurent bon l’éclat d’obus plutôt que les éclats de voix des cours de récréation. Ce sont pourtant, aujourd’hui encore, des termes utilisés…

La première année, j’ai besoin d’air, besoin de voir d’autres façons d’exercer ce métier. Je deviens donc ZIL c’est-à-dire remplaçant au pied levé pour palier des absences dans les écoles d’une ville, en l’occurrence Puteaux. Plus je vais remonter les rangs des classes primaires ( j’ai demandé expressément de ne plus intervenir en maternelle ), plus je vais pousser la porte des salles des maitres et moins je vais me sentir à ma place.

Au bout d’un trimestre, je rentre dans les brigades spécialisées. Armées d’une mallette pédagogique, elles viennent remplacer les collègues qui travaillent aux frontières du social et de la psychologie. Je vais découvrir des endroits et un public insoupçonné qui vont me réconcilier avec mon métier d’enseignant. Classes pour enfants de parents prisonniers, classes en CHU auprès d’enfants atteints de maladies chroniques, mission d’alphabétisation auprès de communautés du voyage, classes de jeunes handicapés moteurs, classes d’enfants sourds et puis un jour, un remplacement de deux semaines en hôpital de jour[1], Les Lierres.

 

Le Banc

 

 

Septembre entame son égrenage vers octobre, encore jauni du soleil estival.

L’homme tire par le poignet un enfant dans une direction dont ce dernier n’approuve manifestement pas le choix.

Le banc d’où j’observe la scène est suffisamment en retrait pour me rendre discret aux yeux des protagonistes. Néanmoins, je peux percevoir le silence de l’action avec précision. Ni invectives de celui qui semble être le père ni pleurs de son fils. À scruter la progression des deux personnages, je remarque la difficulté de l’adulte à traverser la rue malgré son évidente supériorité physique. La lenteur de la bascule d’une jambe l’autre du jeune garçon laisse deviner l’énergie intense qu’il oppose à cette marche forcée.

J’affectionne toujours ce banc.

Il fait partie des derniers mobiliers urbains qui s’arque-boutent face au monde galopant dans lequel nous nous sommes fourvoyés avec si peu de retenue. Il est fait pour perdre du temps, pour faciliter la discussion ; autant dire des pratiques d’une autre époque. D’ailleurs, quand le coronavirus entrera en scène quelques années plus tard, certaines villes en déboulonneront le socle.

Heureusement pas celui-ci. Poser mes fesses et dérouler ma colonne vertébrale sur son dossier de bois étrangement accueillant deviendront vite une habitude, une nécessité.

Il est scellé sur le trottoir, à quelques dizaines de mètres de l’entrée de l’hôpital de jour Les Lierres, mon lieu de travail.

Je l’accoste le premier jour de ma prise de fonction. La peinture antirouille verte du portail m’impressionne et plus encore la petite ouverture rectangulaire à hauteur de visage et du digicode. J’y perçois un judas de porte de prison.

Le banc m’aide à calmer la danse morbide de mon imagination. Lové, je reprends ma respiration. Je crois même que je lui ai parlé. Je lui ai dit que j’allais sonner à ce portail, le franchir, que je ne craignais pas l’inconnu qui siège derrière lui.

Ce que lui ne m’a pas dit, c’est que le jeune garçon se nomme Louis et qu’il va être mon premier élève.