Petite recherche du bonheur

 

Pascal Blandin

Prologue

 

D’après ce brave Oscar « Être un couple c’est ne faire qu’un, oui, mais lequel ? ». Avez-vous remarqué que c’est souvent à la fin que l’on se pose la question, il est vrai qu’au début cela ressemble à une évidence alors que vers la fin on est plutôt dans l’interrogation, voire le doute, surtout quand l’avocat vous présente sa note d’honoraires.

Je ne crois pas avoir sur le sujet plus d’expérience qu’un autre, nous avons tous notre lot d’échecs et de frustrations, à ce point qu’il suffit de croiser dans la rue n’importe quel quidam affichant son paquet de décennies fatiguées pour obtenir un avis définitif rarement teinté d’optimisme. J’exclus les moins de vingt ans et les plus de quatre-vingts, les uns pour trop en espérer et les autres pour ne plus rien en attendre. Il n’est pas rare dans la vie que l’ignorance absolue ait autant de défauts que l’extrême pratique, quoiqu’il soit vrai que la jeunesse tend à pratiquer la chose sans rien en comprendre et que la vieillesse en a compris beaucoup sans plus pouvoir la pratiquer, fantasme et regret ont parfois de surprenants points communs.

Les sentiments sont souvent discordants, la femme rêve d’amour quand l’homme aspire au confort, inévitable hiatus qui signe la fin de bien des commencements.

Je n’ai donc sur le sujet qu’une expérience très existentielle, je suis existentiel, petit moment de philosophie. Quand vous êtes en brasse coulée dans les interrogations vous devenez existentiel, façon Kierkegaard à ce que l’on m’a dit, définition rapide : être homme, c’est se sentir tragiquement en proie à une angoissante « possibilité de pouvoir », nul ne pouvant endosser la responsabilité de ses actes. Cette angoisse est donc censée générer un vertige, celui d’une liberté mal assumée, mais je la trouve, à bien des égards, quasi phénoménologique, je suis, affirmons-le sans fard, le Merleau-Ponty des cages d’escaliers, des lits défaits et des éviers bouchés.

J’ai récemment lu une étude des plus pertinentes : plus vous vous mariez tard moins vous avez de chance de divorcer, bref restez célibataire jusqu’à la retraite vous éviterez divorce et enfant.

Chacun doit savoir jouer sa partition, même si, reconnaissons-le, quand le couple part en vrille la musique tient davantage d’un Messerschmitt en piqué que d’un solo de piano.

À mes yeux l’homme est plus souvent la victime expiatoire de cette comédie des illusions perdues, d’ailleurs n’est-ce pas les femmes qui sont le plus souvent les premières à demander le divorce ?

Ce fut le cas pour moi. Un jour ma moitié me fit part de son intention de mettre un terme à cette cohabitation que j’avais su endurer avec une certaine placidité et beaucoup d’absences.

Ma femme était, et je le suppose est toujours, une personne charmante, et de fait chaque fois que je la croisais, au téléphone par exemple, ou que nous échangions des SMS, je la trouvais charmante. Mes voyages étaient de ce point de vue l’apothéose d’un certain bonheur conjugal, au téléphone nous étions, je crois, ce qui se faisait de mieux en matière de couple exemplaire. À noter que l’arrivée du téléphone mobile ne changea rien à la chose, bien au contraire : nul besoin de courir après l’éventuelle cabine téléphonique, au fonctionnement aléatoire, à l’hygiène déplorable et au fond sonore pas toujours maîtrisé ; le téléphone mobile permit à notre couple de renforcer l’harmonie à laquelle chacun légitimement aspire : rarement ensemble, souvent ailleurs, bref nous étions deux et je me reconnais un certain succès à avoir préservé la nécessaire distance qui garantit l’unité de notre couple. Les sentiments ne sont un ciment que pour ceux qui en ont, et ils sont rares ; pour les autres, seul le ressentiment a des chances de s’épanouir. Le quotidien est abrasif : les cheveux dans l’évier, les toilettes asphyxiantes, le linge entassé au parfum discutable, le réfrigérateur vide, la vaisselle entassée, la poussière qui monte en volutes, et j’en passe.

Notre couple s’épanouissait dans l’absence.

Toute chose a une fin, les voyages s’espacèrent, le monde redevint quotidien, je quittais ma femme et le domicile chaque matin habité de l’effrayante certitude que je retrouverais les mêmes le soir venu. Les longues journées des cadres s’expliquent aisément quand on va ausculter le quotidien familial.

Le soir, à peine avais-je franchi le pas de la porte, et parfois même avant, mes synapses bloquaient devant la logorrhée compulsive de ma femme. Elle déroulait tout le film de la journée, pas une heure, pas une minute, ni même une éventuelle seconde, ne m’était épargnée dans ce petit bréviaire du quotidien. Le fait que ma femme, qui pouvait traverser une ville dans toute sa longueur sans sembler remarquer signalisation, panneau ou feu rouge, en arrivait à mémoriser chaque détail, même et surtout les plus infimes qui émaillaient cet univers de banalité, ne laissait pas de m’étonner. Je posais mon attaché-case, j’enlevais mes chaussures, je dénouais ma cravate, j’accrochais ma veste, je regardais mon courrier accompagné d’un fond sonore devant lequel j’avais fini par abdiquer. Tout cela n’aurait rien eu de très gênant en soi si mon désintérêt poli ne finissait par se fendiller pour, au fil des jours, laisser inévitablement transparaître une absolue et consternante indifférence : mon regard glissait inévitablement vers l’écran de télévision, mon oreille se penchait progressivement vers les informations internationales, les questions éventuelles ne trouvaient comme seule réponse que mon silence distrait. Rien que du très banal, mais curieusement cela était ressenti par elle comme un motif de rancœur qui malheureusement alimentait la chaudière de son exaspération. J’abandonnais l’idée de suivre les informations et me retranchais dans quelques lieux éloignés ; j’avais appris depuis longtemps combien, dans les relations hommes-femmes, la lâcheté masculine est la forme la plus achevée de la sagesse.

Heureusement les nouvelles technologies permettaient à ma femme de chercher ailleurs une oreille, si ce n’est attentive, à tout le moins secourable. Au pire nous avions à l’époque quelques chats qui arrivaient fort bien, et sans défaillir, à remplir cette tâche.

Je ne suis pas un passionné des activités sportives ; le soir venu je verse plutôt dans la contemplation, le cerveau débranché tout en regardant vaguement la télévision, un journal, ou les mouvements des nuages, on ne le fait jamais assez. Malheureusement ma femme n’a jamais supporté le silence : que ce soit son babillage, la radio, la télé, je l’ai toujours vue s’épanouir dans le bruit. Curieusement cela n’excluait pas quelques exceptions : l’aspirateur ou le lave-linge ne semblaient pas susciter la même attraction.

Je n’irais pas jusqu’à dire que tout cela représentait une nuisance sonore, ce serait excessif, pas inexact, mais excessif, ma femme était ce qu’elle était : une femme.

Le chômage sonna le glas de ma carrière et celui de mon couple ; en tout cas les deux se pointèrent dans un bel ensemble : le chômage d’abord, le divorce une poignée de semaines plus tard.

Je dois dire que sur le coup je ne l’ai pas vu comme un grand moment de bonheur, mais de vous à moi ce fut cependant une expérience extrêmement enrichissante, enfin, d’un point de vue existentiel.

 

 

 

Les premiers jours

 

Comme tout un chacun le sait, il y a un début à tout. La première fois que j’ai monté un meuble en kit, un truc acheté chez Ikea, j’ai découvert deux choses, ce qui n’est déjà pas si mal. Première découverte : je ne sais pas lire le suédois, j’admets que l’expérience remonte à quelques années, depuis la marque a découvert les langues latines. Autre découverte : on peut attraper un tennis-elbow en jouant les bricoleurs du dimanche, à l’époque je l’ignorais. Depuis je me méfie, et j’identifie les voisins compétents. Un verre de bière partagé avec un individu dont les passions s’appellent Black-et-Decker ou Leroy Merlin sera toujours moins pénible que des séances d’ondes de choc chez le kiné du coin.

Tout cela pour vous dire qu’il y a des premières fois qui sont des moments inoubliables, ces grands instants qui ponctuent votre vie, que vous racontez à vos amis. Dans le monde réel, il n’y en a pas tant que ça, mais en associant les vôtres avec celles qu’on vous a répétées ainsi que celles que vous avez lues et celles que vous avez fantasmées — ce sont les plus importantes —, cela peut faire beaucoup. Ce qui compte c’est de s’en souvenir et de savoir les raconter, à vos amis, vos proches, vos voisins, vos collègues, surtout eux, ou vos rencontres de vacances, avec eux ne faites pas dans le détail, vous ne les reverrez jamais. Au fil du temps les versions évolueront, elles évoluent toujours, ce n’est pas une question de mémoire, mais de circonstance : ce qui vous fait hurler de rire à vingt ans vous ennuie passablement à quarante.

Donc la liste des premières fois peut être longue. Ce sera la première rentrée des classes, même s’il est rare que l’on se souvienne de quelle classe il s’agit, la première frayeur ou le premier bobo. Il y aussi les souvenirs plaisants : les premiers anniversaires, les premiers bisous et les premiers baisers et ce qui suit. Après, il y en a d’autres, ainsi la première appendicite, personnellement j’ai oublié, mais je connais quelques traumatisés. Il y a bien sûr la première rencontre, les premiers émois prépubères étant passés.

Il y a aussi quelques moments très forts dont on se souvient durablement, c’est notamment la première fois que l’on fait l’amour, quoique certains aimeraient bien l’oublier, normal c’est le premier moment de déception partagée qui se termine par un « Déjà ! » ou « Seulement ! » à peine murmuré, mais puissamment pensé. Seulement face aux copains hors de question d’admettre cette triste réalité, vantez-vous auprès des autres en réinventant une histoire, pour faire de cet instant, très bref, de pucelage perdu, un truc absolument fabuleux où vous vous êtes éclaté comme une bête, à la limite de faire céder le sommier, ne comptant ni les minutes ni les heures de ce qui dura une nuit entière, n’ayez aucun scrupule à transformer vos quelques secondes d’éjaculation précoce en heures de sudation érotique, car il y a des moments où la vérité confine au ridicule, vous vous en rendrez compte le jour du divorce.

En dehors de cela, il y a la première fois où l’on rencontre l’âme sœur, l’élu(e) de son cœur, c’est beau, émouvant et ce n’est pas le sujet. Il y a aussi, parfois, le premier coup de foudre, j’en connais un à qui la chose est arrivée, malheureusement ce fut le lendemain du mariage, et ce n’était pas avec la mariée, cela peut faire désordre.

Donc le mariage, merveilleux moment : tout est bien, tout est blanc, y compris le gâteau, la mère qui pleure, les copains qui se marrent, le reste de la famille qui s’empiffre, et ces gens que l’on ne connaît pas, mais que les parents des mariés ont cru bon d’inviter, des relations, disons plus simplement « des amis », le mariage quel beau moment d’émotion à l’état pur. Il y a bien sûr le premier enfant ! et ceux qui suivront. C’est certain la naissance de la chair de votre chair s’est inscrite en dur dans votre mémoire, ce qui ne signifie pas pour autant que vous vous rappeliez leur date de naissance. D’ailleurs pour la date de votre mariage c’est pareil, sauf que, pour vous rappeler l’anniversaire de vos enfants, vous pouvez compter sur votre conjoint alors que, pour l’anniversaire de votre mariage, vous êtes livré à vous-même : cela fait partie des aléas de l’existence ; donc un conseil : même si vous vous sentez le besoin certains soirs d’ôter votre alliance, gardez-la quand même à portée de main, pour les questions d’état-civil c’est un bon aide-mémoire, puisque c’est là que vous avez gravé la date.

Il y a bien sûr d’autres premières fois, du banal, par exemple les souvenirs de vacances, les prises de bec aussi, mais bien avant ces petits craquements vous aurez sans doute glissé, en passant comme ça à vos collègues, qu’avec votre femme, c’est, comment dire, le pied ! Après la trentaine passera et c’est à propos d’autres que vous direz que c’est le pied ! Question de standing.

Enfin il y a un moment que l’on n’oublie pas, et celui-ci m’est tombé dessus un vendredi après-midi.

Donc cela fait maintenant neuf mois, le délai pour accoucher d’une vie, que la chose m’est arrivée. Mon patron devait prendre l’avion le soir pour trois semaines de vacances, il voulait partir l’esprit tranquille, je le comprends d’ailleurs, qui ne le comprendrait pas ; partir en laissant les choses en plan, ce n’est pas supportable, impossible de lui en vouloir.

L’homme était plutôt d’un naturel avenant, peu exigeant à son égard, il ne semblait pas l’être davantage vis-à-vis des autres. Comme il n’aimait guère les démarrages matinaux et ne montrait pas une affection excessive pour son bureau, le plus sûr moyen de le croiser restait les abords du bureau à l’heure du déjeuner. Au pied de la tour par exemple, on l’y trouvait souvent, fumant une cigarette, le téléphone greffé à l’oreille. Il affectait une certaine décontraction vestimentaire, avec cependant une prédilection marquée pour les ensembles branchés, ajustés, très ajustés, et avec ce qu’il fallait de zips et de clous pour transformer un portique de sécurité en arbre de Noël.

Il avait une approche assez peu formelle de la ponctualité, ce qui donnait un certain flou dans son agenda et donc le mien aussi certains jours. Ce n’était d’ailleurs pas le seul flou qui le caractérisait, ses phrases avaient facilement la concision d’un point d’interrogation. À toute question il avait toujours une réponse qui, une fois les mots décortiqués, laissait souvent perplexe. J’en fis encore une fois l’expérience ce jour-là.

J’arrive dans son bureau avec quelques idées pour un projet en cours, enfin au début d’être en cours. Le bonhomme m’écoute distraitement, semblant porter une attention des plus soutenues aux montures en écaille de ses lunettes. Il les met sur son front, me regarde avec une moue dubitative, il semble réfléchir, j’ai bon espoir : je viens de lui poser une question. Finalement il se penche vers moi et me déclare que oui, c’est bien, mais voilà, on ne va pas perdre de temps, l’histoire s’arrête là pour moi. Douche froide, j’attends, il réfléchit, se concentre, et m’explique qu’il n’a rien à me reprocher en particulier. Je suis surpris, mais lui continue, et d’énumérer des points qui, pour beaucoup, ressembleraient à des compliments : je connais bien mon travail, je me suis investi, j’ai été à la pêche au client alors que tout le monde s’en foutait, je connais à fond le sujet et je l’ai démontré, je me suis bien défoncé, belle activité au demeurant, le tout en moins de six mois c’est bien. Et donc de conclure : autant me le dire clairement, je n’ai aucune des qualités qu’il attend d’un collaborateur. Je reconnais que sous le choc j’ai manqué de répartie et oublié de lui demander quelles étaient les qualités qu’il attendait. Mais, brave homme, il m’assure qu’il va faire tout ce qu’il peut pour m’aider : je me dis dans la foulée qu’une bonne façon de commencer serait de ne pas me virer. À part cela l’incohérence de sa remarque ne m’a pas choqué, il est vrai que son préliminaire m’avait un peu anesthésié, d’habitude j’ai plus de répondant, mais là, dans la seconde, j’étais un tantinet en roue libre. Nous nous quittâmes donc sur ces propos des plus avenants, lui l’esprit détendu et moi un peu secoué.

Conclusion, pour paraphraser Churchill : j’avais toutes les qualités qu’il détestait et aucun des défauts qu’il aimait. Bien sûr c’était un peu gênant qu’il ne fût pas capable de me dire quelles étaient les qualités qu’il attendait, mais je ne vais pas chicaner, d’autant que je n’arrivais pas à comprendre si c’était sa décision ou celle d’autres, indéfinis ; il assumait me disait-il. Quoi ? Je ne sais pas.

Logiquement, dans ce genre de situation, l’homme au visage ravagé par le désespoir, quasiment hagard, est censé prendre un whisky, bien tassé cela va de soi, et si possible dans un bar au comptoir. Je n’ai rien contre, mais, à jeun, cela me retourne l’estomac et l’ambiance des bars en fin de journée ce n’est pas ma tasse de thé ; de déprimé je risquais de passer à dépressif dans l’heure avec un ulcère en prime, inutile de devancer l’appel.