Marie de Bei

 

   Le chant des autres

 

« Dans la symphonie du Nouveau Monde,

                                       même les fausses notes ont leur place »

                                                                                Yvan Amar

 

 

                                                                       A Angelo B.

Zero Branco Janvier 2011

 

 

Dans ce pays du Nord de l’Italie, la terre est lourde.

Lourde et compacte.

Quand on la bêche, on s’use le dos.

Cette terre pesante imprègne les esprits.

Les gens des alentours de Venise, ceux de la Terra Ferma, de Mira, Dolo, Oriago, Spinea, Mirano vers l’Est ou ceux de Mogliano, Preganziol, Zero Branco vers l’Ouest, ont en eux ce poids de la terre et des principes qu’elle distille : le travail, le besoin de prévoir, de garder, de conserver, de contrôler, de maîtriser. Venise ancrée au milieu de la lagune les a dominés pendant des siècles, incarnant le plaisir, le luxe, l’art, le jeu, la légèreté et le voyage. 

Dans l’église glacée de Zero Branco, en ce jour de janvier où tout le bourg assiste aux funérailles d’Angelo B, c’est cette vérité-là qui suinte des manteaux serrés, des bas de laine, des bottes fourrées, des ceintures en flanelle cachées sous les vêtements, des visages bouffis par le froid… Hommes et femmes de glaise réunis autour du cercueil d’Angelo le musicien, le seul être au monde qui m’ait fait chanter juste !!!

C’est un fils d’ici, Angelo, une famille connue. Le curé jongle avec les mots dans son homélie. Il réussit un exercice de haute hypocrisie : ne pas nommer ce que tout le monde sait. Il évoque le désespoir d’un artiste. C’est bien connu, les artistes sont tourmentés. Il évoque le pardon. C’est lisse, le pardon, ça met tout le monde d’accord. Dieu pardonne, c’est inscrit dans sa nature. Les hommes aussi doivent pardonner. Oui, il faut lui pardonner à Angelo, lui pardonner son désespoir, c’était un artiste, autant dire une âme d’enfant irresponsable. La famille d’Angelo se tient éloignée de sa compagne, plus âgée que lui, divorcée, avec un enfant. Ils n’étaient même pas mariés civilement. Pas mariés, je vous dis.

Personne ne chante.

Tous les élèves d’Angelo sont là pourtant. Abasourdis.  Les pianistes, les chanteurs et jusqu’au ténor de la Fenice.

Jamais je n’ai tant regretté de ne pas savoir chanter. Si j’avais su, j’aurais posé sur ce cercueil le bouquet de quelques notes. J’imaginais qu’une de ses élèves, plus douée, plus audacieuse aurait pu prendre ce risque et dans cette église rigide, glacée, pétrifiée de peurs et de conventions offrir à Angelo ce dernier cadeau.

Tout le monde est resté muet.

Au cimetière, nous, ses élèves, regroupés à l’écart des autres, nous vivions la consternation.

On restait là, vaincus, comme si on s’était pliés malgré nous à une mise en scène du mensonge.

-- Mais pourquoi, pourquoi il a fait ça, Angelo ?

-- Qui le sait ?

-- Vous le trouviez triste, ou déprimé, vous ?

-- Non pas du tout.

-- Peut-être que quand il faisait cours, il parvenait à masquer sa détresse. La musique lui faisait oublier.

 

Illuminée par l’heure de chant que je passais avec lui, je n’avais rien perçu de la souffrance du maître. C’était un homme discret sur sa vie : il ne parlait que de chant et de musique. Et s’il évoqua, un jour, ses vacances, ce fut pour dire qu’il partait en Allemagne suivre un stage avec Gisèle Rohmert dont il enseignait la méthode. Sur cette méthode, il était intarissable : elle avait transformé sa vie. Il s’était mis à l’école de la vibration et cela dépassait la musique pour devenir couleurs, odeurs, sensations du corps tout entier.

Je m’étais résolue à prendre des cours de chant avec lui quand ma petite-fille de trois ans, avec sa voix légèrement chuintante, me dit : « Mamie, chest mieux quand tu ne zantes pas. » Sans aucune agressivité, comme une évidence. Mon répertoire avec elle se résumait pourtant en mélodies très simples : Savez-vous planter les choux, Cadet Rousselle ou Je descendis dans mon jardin. Rien de très ambitieux. Me voilà encore privée de voix, sans pouvoir protester, celle qui énonce ce verdict le fait avec tant d’innocence. Oui, c’est mieux que je ne chante pas. Mais ce jour-là, cette limite me fut insupportable. D’ordinaire, j’en riais. La Castafiore de Tintin ou plus volontiers Assurancetourix, le barde d’Astérix, étaient mes références. Je les citais pour renverser la situation et rire avec ceux qui se moquaient de moi. Mais devant Léonore, ces personnages de bande dessinée ne servaient à rien. Oui, c’est mieux que je construise des cabanes, fasse des costumes de fée, pousse la balançoire ou raconte des histoires mais surtout sans chanter. Ma voix, ma pauvre voix dérangeait le sens de l’harmonie inné d’une fillette de 3ans !!! Ma décision fut prise : j’apprendrai à chanter. Je m’offrirai des cours particuliers et ne serai plus victime de cette castration vocale que je subissais depuis l’enfance. Je ne deviendrai pas cantatrice, mais je parviendrai à chanter « A la claire fontaine » sans faire fuir mon entourage. Jusque-là j’avais supporté avec humour les ordres de ma famille… Non, ne chante pas, s’il te plaît. Je parvenais même à retourner la situation et pendant un trajet en voiture où le silence pesait, je bravais les passagers en lançant un « si vous voulez, je vous chante quelque chose », qui aussitôt dénouait les langues.

 

Je découvris par hasard le cours d’Angelo. Et me voilà, une fois par semaine face à lui, dans la salle de musique de la villa Guidini, une demeure aristocratique d’inspiration palladienne, comme il y en a tant dans la campagne autour de Venise. J’avouai mes difficultés. Je voulais cesser de chanter faux et d’être raillée. Il m’affirma aussitôt, sans même m’avoir entendue, que personne ne chantait faux, qu’il fallait seulement savoir écouter et se mettre en quelque sorte au diapason des autres. Et nous avons commencé le travail et j’ai adoré Angelo, le bien nommé, qui me réconciliait avec cette chose intime, si mal connue : la voix. Ma voix.

Séance après séance, je sentis se délivrer le chant en moi. Je ne comprenais pas ce qui se passait. Ma voix devenait autre : elle acquérait une puissance qui me fascinait. Dans certains exercices, j’avais l’impression que les sons s’élevaient seuls sans que j’y sois pour quelque chose. Ça pouvait ne pas avoir de finça jaillissait et ne m’appartenait plus. Lui, Angelo, n’avait pas l’air surpris. Il disait : c’est tout le corps qui chante, c’est juste une question d’ouverture. Si tu bloques le corps, tu ne chantes qu’avec le gosier et ça devient discordant.

Sur le chemin du retour, je chantais dans la voiture, je chantais dans le jardin, je chantais dans la maison. Il ne m’apprenait pas de chanson, pas encore, mais des improvisations vocales. J’ai vécu avec lui des moments de stupéfaction totale : le son que je produisais pulvérisait les murs, parcourait tout le parc et ne finissait pas, ne s’arrêtait pas. Moi qui ai vite le souffle court, je ne comprenais pas d’où venait cette puissance. Je disais ma perplexité au maître qui me répondait :

Ce n’est pas grave de ne pas comprendre, l’important, c’est de sentir.

Quand je tentais d’évoquer cette fantastique énergie des sons, je ne rencontrais dans ma famille que moqueries. Mon entourage est depuis longtemps habitué à me voir tenter des expériences étranges et celle-là l’était, mais pas plus que les marches sur le feu, les transes chamaniques ou les stages de danse derviche encore une lubie de leur mère bizarre !

 

Je ne me posais pas de questions concernant Angelo : je croyais qu’un tel homme, nourri par la musique, était comblé.

Il était difficile de lui donner un âge tant il dégageait une impression d’enfance et de délicatesse extrême. Pourtant, il y avait en lui quelque chose de vieillot, ses pantalons de velours peut-être ou sa coupe de cheveux. On pouvait sans mal l’imaginer en moine musicien au fond d’un couvent. Assis devant le piano, il m’indiquait des exercices, des postures avec une autorité très douce. Il savait très précisément où il voulait me conduire. Parfois quand ma voix – que je ne reconnaissais plus – envahissait l’espace, jusqu’aux très hauts plafonds de la pièce, il souriait, s’animait, laissait voir sa satisfaction. Il était parvenu à ouvrir la cage où le petit animal chantant gisait, enfermé depuis l’enfance.

Après un an de cours particuliers avec Angelo, je ne chantais toujours pas de chansons mais il me proposa de faire partie d’un groupe. Nous étions quatre, j’étais la seule soprano. On se réunissait chez lui, dans son pavillon impeccable de Zero Branco. Nos voix, a cappella, s’exerçaient en des improvisations étonnantes, dignes des plus beaux chants grégoriens. Un soir, un des participants, Enrico, me lança :

-- Tu chantes comme Montserrat Caballé.

J’ignorais qui était Montserrat Caballé mais je pris cette comparaison pour un compliment. Ces quelques mots magiques annulaient cinquante ans de moqueries. C’était en décembre 2010, juste avant notre pause de fin d’année.

Puis il y eut ce jour de janvier 2011 : je téléphonai en vain au maestro pour fixer un rendez-vous après les fêtes. Je laissai des messages auxquels il ne répondait pas, ce qui me paraissait étrange vu sa politesse. Je me rendis donc chez lui sans rendez-vous. Sa compagne m’expliqua : il avait disparu, laissant une lettre.

 Pendant quelques jours, j’échafaudai des romans : il avait feint le suicide, en réalité il avait une autre relation, et filait l’amour clandestin à l’autre bout du monde, sur une île des Caraïbes, ou en Indonésie, dans un paradis de soleil et de plage. Ou plus simplement, il s’était réfugié en Allemagne auprès de son professeur, cette vieille dame qu’il admirait tant. Il l’aidait à donner des cours et ne reviendrait plus en Italie.

 

On retrouva sa voiture au bord du Sile.

On retrouva son corps gorgé d’eau et de boue.

Sa mort, il l’avait préméditée et accomplie avec tranquillité et méthode.

 

Il y a des douleurs secrètes qui couvent dans les campagnes, à l’abri du silence, dans les plis réguliers des champs labourés.

 

Je lui en ai voulu à Angelo et je lui en veux encore. Parfois, je l’apostrophe en secret : tu m’as ouvert un monde d’une telle splendeur, celui de la voix qui vibre, des sons qui transportent jusqu’à l’extase, et tu es parti comme ça, en désespéré. Désormais, c’est encore pire pour moi : je sais quel monde ma voix est capable d’atteindre et je n’y ai plus accès. 

 

Après le suicide d’Angelo, je me suis sentie orpheline du chant. J’ai bien cherché un autre maître enseignant selon la même méthode mais sans succès. Mes amies vénitiennes me parlèrent d’une chorale que j’allais écouter dans l’Eglise Santi Apostoli de Venise. Le maître de chœur me donna rendez-vous pour la semaine suivante. Malgré l’humidité poisseuse qui collait aux manteaux, cherchant la moindre faille pour s’insinuer jusqu’à la nudité des chairs, je parcourus toute la Strada Nuova et la Lista di Spagna dans un état de confiance et d’euphorie. Désormais, je savais chanter et chanter avec les autres. Enrico ne m’avait-il pas comparée à Montserrat Caballé ?

Le maître, un jeune homme énergique et sympathique, était assis au piano dans l’église désacralisée. Je pris place sur l’estrade devant le chœur. Cette audition n’était qu’une formalité. Il s’agissait de savoir quel était le timbre de ma voix. Bientôt, je chanterai avec les autres ! Il joua quelques notes isolées et me demanda de les reproduire. Le froid, l’émotion, l’année d’interruption, l’essoufflement après cette longue marche de la gare jusqu’à l’église, bref Montserrat Caballé fut recalée et j’entendis les habituelles paroles dites seulement avec un peu plus de ménagement :

- Vous feriez mieux de prendre quelques cours et ensuite de nous rejoindre, l’année prochaine peut-être.

Je restais figée sur la place de l’église. Je regardais sans les voir les bougies allumées par un marchand ambulant et les rares touristes transis de froid. J’étais revenue cinquante ans en arrière ! Je chantais toujours aussi faux ! Il fallait que je renonce. Je ne chanterai pas de comptines à ma petite-fille ! Ce n’était tout de même pas une tragédie !

Bien sûr, une fois chez moi, il me fallut affronter les railleries de ma famille :

-- On se demande ce que tu as appris avec Angelo. Un charlatan, c’était.

-- Mais non, je vous assure qu’avec lui ma voix n’était plus la même.

-- Tu chantais tellement bien qu’il en est mort. C’est de t’avoir eue comme élève qui l’a achevé !!!

-- Mais non, je vous jure ce que je ressentais était au-delà des mots.

-- Oui, on sait le son qui vibre en toi, on sait, tu nous l’as déjà servi ce discours. Mais « A la claire Fontaine » tu nous chantes qu’on rigole un peu ?

 

   

Hiver 2014

 

 Au départ de Venise, quand la voie ferrée semble se balancer sur la lagune, si vous occupez une place à droite du wagon, vous pouvez encore jouir des illusions de la Sérénissime, guetter l’effacement des églises, la disparition lente des iles. Mais très vite, vous abandonnez les aquarelles du réel et vous pénétrez dans la gare de Mestre. A peine sur le quai, d’instinct, vous avez le geste de serrer votre sac à main. Vous remarquez un monde d’hommes désœuvrés dont vous imaginez sans peine les trafics et dehors, des clochards rivés à leurs cartons comme des tortues à leur carapace. Voyageurs qui ne voyagent pas, sans valise, sans sac, sans billet qui attendent que leur vie change.

La rue Piave est l’avenue perpendiculaire à la gare. Elle déroule son marasme de boutiques fermées, d’appartements à louer dont personne ne veut. Seuls l’animent les magasins de produits chinois où l’on peut tout acheter, n’importe quel jour, à n’importe quelle heure : des valises énormes qui se déglinguent au premier avion, des couteaux qui ne coupent pas, un bric-à-brac de décorations en plastique. Circule toute une population chamarrée : indiennes en sari et arabes enturbannés. Des jeunes font cercle autour du vide. La nuit, des prostituées exhibent leurs chairs, des travestis jouent les échassiers sur des talons aiguilles.

Derrière la rue Piave, se réunit une chorale d’Italiens et d’étrangers décidés à chanter ici, précisément ici, à quelques pas du désastre. C’est cette chorale qui a bien voulu de moi, quand, après quelques années, j’ai retenté l’expérience.

Vous avez laissé Venise et ses rêves, la rue Piave et sa misère, et vous êtes là dans une salle communale au milieu des autres à faire cercle autour de Lisa. Elle n’est pas élégante, Lisa, ni séduisante. Tout est direct chez elle : sa voix, la couleur de ses cheveux, son regard bleu. Elle est campée dans sa franchise, son énergie, son entièreté. On l’aime ou on ne l’aime pas.

 Elle est sans masque, sans maquillage, sans trafic. On la devine tendre et rugueuse, énergique et généreuse, intuitive et autoritaire. Elle anime le chœur, habile à dénicher ce qu’il y a de meilleur en chacun, capable aussi de laisser les discrets dans leur secret. Et le miracle se produit : cinquante personnes chantent ensemble qui ne se connaissent pas, qui viennent de seize pays différents, qui mènent des vies de professeur, de retraité, d’ouvrier, de magasinier, d’étudiant, de garde-malade, de nantis ou de pauvres. Créer un corps commun et fluide, éphémère comme le chant, avec des hommes et des femmes que rien d’autre ne rassemble, c’est le miracle de Lisa, la rousse, la passionaria. Elle y croit, Lisa. A quoi ? A la vie, aux autres, à l’harmonie, au chant, à l’effacement des conflits, à un monde plus juste, plus humain. Elle y croit, Lisa. Elle fait confiance non pas aux individus, mais au groupe, entité étrange qui n’est pas seulement la somme des singularités mais quelque chose d’autre où, le temps d’une répétition, d’une représentation, chacun peut gouter la subtile sensation de l’unité.

 -- Prima o poi, un jour ou l’autre, tu nous chanteras quelque chose, Marie.