ELLE VOUDRAIT DES ETOILES,

DES ETINCELLES ET DES PAPILLONS VERTS DANS

LES CHEVEUX

 

Blandine Bergeret

PREFACE

 

Que penser de ces instants de joie, des petits plaisirs

de la vie ou de ces intenses moments de bonheur qui se

terminent en queue de poisson.

Course à pied

« Vendredi matin », chuchote mon cerveau endormi

« Week-end à l’horizon » me susurre mon conjoint

« Bip, bip, bip » claironne mon réveil à plusieurs reprises

« Crunch, crunch » craquent les céréales dans ma bouche

 « Beurk » se révulse mon estomac au saut du lit

« Des bibis» crie mon petit

« Salut Man » jette la grande

L’eau chaude qui se répand sur mes membres me procure un instant de répit. Mon corps se teinte de marbrures rosées, ma peau ressemble à celle d’une crevette, rouge de plaisir. J’apprécie cette étape qui me revigore en douceur, me réchauffe de l’intérieur. J’enfile mes vêtements préparés la veille, saute dans mes escarpins et entame un marathon.

« Clap, clap, clap » résonnent mes talons sur le bitume du trottoir

 « Floc, Floc, Floc » martèle la pluie sur mes lunettes embuées

« Ouf » m’entends-je dire dans un murmure, « j’ai mon parapluie »

« La cucaracha, la cucaracha » entonne mon téléphone en transe

« Biiiiiiiiip », me nargue-t-il d’avoir décroché trop tard

« Vot’ monnaie » déclare d’un ton sec la guichetière

« Cling » rebondit la pièce rendue en un geste sauvage

« Badaboum, badaboum » bat à tout rompre mon cœur dans la montée des escaliers

« Atchi » s’époumone un vieux monsieur à proximité

 « Merci Madame » hurle l’adolescente pour me remercier d’avoir retenu le portillon

 « Je vais l’attraper » me répète la méthode Coué

« Drinnnnnnnng » retentit de façon tonitruante la porte du RER

 

Devant mon nez retroussé de colère.

 

 

À l’huile ou à la tomate  

La veille, mon chef m’a cédé sa place à brûle-pourpoint. C’est un signe. De confiance certainement. Armée de mon courage, je m’apprête à traverser Paris. Au rendez-vous : RER, métro et bus pour me rendre au fin fond du 77.

Privilégiée, je loge à dix minutes à pied de mon entreprise, j’en ai presque oublié les milliers de Franciliens qui, dans la joie et la bonne humeur, empruntent au quotidien les transports en commun. Aux heures de pointe, mon sac dans une main et mon bidon en bandoulière, je fais sensation. Ceux qui tentent désespérément de récupérer un siège dans le wagon sont manifestement mécontents de constater qu’une nouvelle tête, une sardine égarée, occupe le coin dans lequel ils ont coutume de se faufiler.

Malgré mes quatre kilos en sus, accumulés sur mon appendice ventral et une tenue estivale qui ne voile absolument rien de l’origine de mes rondeurs, personne, de l’ado ipodé au cadre iphoné ne se soucie de moi. Transparente, je tempête debout de ce manque d’urbanité et de galanterie qui m’oblige à jouer à l’équilibriste, mes jambes se transformant en un métronome animé par les secousses incessantes du train. 

Tel un crabe je m’approche de ma cible. Le regard en biais, je suis à l’affut pour identifier qui sera la prochaine. Celle qui tient fermement son ordinateur sur ses genoux, prête à bondir pour contribuer à la marée descendante ou celle qui jette un œil angoissé à sa montre, se persuadant que sa sortie est imminente. Au deuxième arrêt, je jette mon dévolu sur une jeune femme qui, sa page terminée, range soigneusement son livre au fond de sa besace. Je me glisse entre ce que je suppose deux collègues en train d’échanger sur leur DRH qui, aux noms burlesques dont elles l’affublent, ne doit pas appartenir à leur cercle amical et, l’air de rien et déterminée, je m’avance vers l’objectif. L’étudiante observe de ses yeux myopes le plan de métro et, dans un soupir, reprend son récit à la page fraîchement fermée. Les portes du RER s’ouvrent béantes, déversant sur le quai la moitié de la rame. Je rêve de récolter une place bien méritée. Deux secondes, l’espoir, le temps que la vague entrante déferle tel un tsunami et me colle au fond du wagon, littéralement scotchée à la vitre opposée. Je n’abandonne pas et vise ce qui est à ma portée, à savoir le strapontin dans le coin, ce qui est mieux que rien. Etant donné la densité au mètre carré, celui-ci est inévitablement replié, mais passé Châtelet, cinquante pour cent des passagers déserteront la voiture. Je me cramponne à la barre centrale, oscillant de part et d’autre, mes mouvements évoquant une lap dance chaste, sans musique et habillée.

Le luxe suprême d’une position assise acquise au prix de moult contorsions me permet, le souffle court, de camper mon séant et d’ouvrir le mien, de roman. Entamé depuis un bon mois, j’en suis à la douzième page. J’ai rarement l’occasion de bouquiner et une fois couchée, je pique du nez. Impossible d’affronter la lourdeur de mes paupières irrésistiblement attirées vers le sol. Je parcours deux pages, ignorante et ignorée de mes compagnons de voyage, lorsqu’une voix métallique met fin à ma pause littéraire.

– Terminus, tout le monde descend.

 

 

Ablutions matinales

Je déteste cet exercice et dès mon entrée au rassemblement du top management commercial, je me fais remarquer en prévenant que moi, ce n’est pas ma tasse de thé. J’abhorre ces démonstrations de sympathie et de prétendue convivialité qui, au final, sont pour la majorité des praticiens une attitude banale, un automatisme ni plus ni moins, qui prouvent que l’acte en tant que tel ne signifie rien.

Au mépris de mes aversions notoires, je tombe sur des irréductibles, des collègues, masculins pour la plupart, en mal d’affection qui me harcèlent jusqu’à ce qu’un baiser sonore atterrisse sur leurs bajoues impatientes. Ceux de haute taille, obligés de se plier pour atteindre mon visage, m’embrassent sur les pommettes, nettoyant mon blush rose irisé fraîchement appliqué. Au mieux, je bénéficie du service minimum, à savoir deux bises claquantes sur mes joues, mais c’est sans compter les généreux qui en redemandent et tendent à quatre reprises leur bouche pour des smacks résonnant dans mes oreilles à l’instar d’acouphènes vibrants et traumatisants.

S’il est souvent affirmé que les propriétaires de chien ressemblent à leur animal, je suis persuadée que la bise révèle la personnalité profonde du donateur. Généreux, il vous claque des bécots chaleureux et appuyés. Le charmeur s’approche dangereusement de la commissure de vos lèvres qui, en ce qui me concerne, se rétractent instantanément dans la direction opposée. Les tactiles s’approchent de vous, vous entourent de leur bras, en faufilant dans votre dos une main qui, en deux temps trois mouvements, descend subrepticement de l’omoplate à votre chute de reins. Quant aux virils, aux costauds et aux durs à cuire, ils vous donnent un coup de boule, comme si leur bonjour relevait de l’agression au lieu d’un acte de bonne action.

Je visualise l’ensemble des résidus divers et variés qui me sautent dessus lors de ce peau à peau contraint et forcé. Derme gras, postillons, nez enrhumé, faciès en sueur, barbes touffues… où s’accumulent bactéries, acariens, virus, champignons qui se réjouissent d’échoir sur une victime inconnue. Bibi. 

Quand je pense que quarante personnes m’attendent de pied ferme pour l’exercice matinal, ça me fait mal.

 

 

Promotion sans canapé

L’écran de mon smartphone me prévient que l’intrus désireux de me joindre n’est autre que mon patron, celui qui m’a convié, ou plus exactement qui a exigé sans préambule d’assister hier à LA réunion.

– C’est confidentiel, mais je tenais à t’en informer…

L’heure n’est apparemment pas aux civilités. Je n’ai pas l’opportunité de glisser une formule de bienvenue que Thierry enchaîne.

– Je te charge de la section européenne. Pas la peine de t’expliquer et va falloir vite te décider.

Waouh, s’exclame mon cerveau droit tout retourné que l’on ait pensé à moi, tandis que le gauche raisonne et analyse que ce ne sera pas tenable d’ajouter une casquette sur mon crâne, qui en cumule déjà une tripotée. Maman de deux enfants, bientôt trois, pilote de l’intendance du foyer, accessoirement jardinière, bricoleuse du dimanche, secrétaire… et assistante de direction France. Je me rebelle en une phrase que je sais d’avance inutile et que je lâche en mode pirouette cacahouète, genre blague à deux balles.

– La bonne nouvelle, c’est que tu m’offres un salaire multiplié par deux ?

La touche d’humour, teintée d’un fond de vérité, a visiblement échappé à mon interlocuteur qui riposte au premier degré.

– Tu ne te rends pas compte, c’est une chance pour toi.

Une chance ? Une chance de quoi ?

–  Plus tu seras blindée de responsabilités, moins tu risques d’être évincée lors du nettoyage. Tu captes ?

Ah ! Une chance de ce genre… Je vois surtout défiler le dictionnaire des synonymes : bouche-trou, corvéable à merci avec un excellent rapport qualité prix. C’est invariablement sur moi que ça tombe, ces propositions-là. Le problème n’est pas que je ne suis pas intéressée, mais je note que c’est à moi que l’on s’adresse sans cesse. Gentille, serviable, je le suis. Donc quand je peux aider, je le fais volontiers. Que ce soit pro ou perso, je suis la bonne pâte, celle qui dit oui, celle sur qui on s’appuie. Qui rechigne pour la forme, mais qui obtempère et c’est finalement le principal. Pour les autres. Car moi, j’ai plutôt le sentiment récurrent, que je suis la bonne poire ou le citron frais que chacun s’autorise à presser en toute impunité. Mais de jus, je n’en ai plus. Quatorze ans que je suis engagée, peu d’absence, pléthore d’heures sup’, sans récupération aucune et voilà que son monde s’écroule parce que, réquisitionnée à un double poste, j’ose réclamer un minuscule je ne sais quoi pour arrondir les fins de mois. Très sincèrement, ce n’est pas indispensable. Disons que mon mari gagne confortablement sa vie et que je pourrais sans difficulté faire fi d’une activité rémunérée. C’est mon argent de poche, quasi du bénévolat comme il me taquine.

À ces constats de fatigue, qui se traduisent par de chaudes larmes et s’amoncellent sur mon visage, la psy au cours de mes séances hebdomadaires, hoche régulièrement la tête d’un air me semble-t-il approbateur en me conseillant de réfléchir au « Pourquoi moi ? ». J’ai beau lire dans les magazines féminins que je feuillette chez l’orthodontiste, l’orthoptiste et l’orthophoniste que nous ne sommes pas des wonder women dotées de super pouvoirs, je m’efforce constamment de faire-tout-super-vite-et-super-bien. Je ne parviens pas à m’extirper du carcan. Sois forte. Dépêche-toi. Sois parfaite. Fais plaisir. J’en ai conscience intellectuellement, mais pas dans mes tripes. Je vois le trou et plonge dedans systématiquement. En omettant de respirer. En apnée de moi. Je n’ai pas le temps de prendre le temps. Pas le temps tout simplement d’arrêter le temps pour me préoccuper de mon nombril.

Mais d’ici peu, j’en aurai. Et à mon avis, ce crétin, enfin mon chef rira jaune quand il réalisera que je me serai envolée pour mon congé maternité.