Émile

 

Gilles Muratet

Préambule

 

Assis dans une petite chambre très claire ouverte sur une nature exubérante, Émile était bien perplexe en pensant à la semaine qu’il venait de vivre.

Tout avait commencé quand il avait réussi à coincer Jules, son serviteur, ce qui n’était jamais arrivé auparavant. Il faut dire qu’il lui avait posé toute une série de questions ineptes sur un ton de plus en plus ironique, proche de l’insulte. Or ce sont là des choses qui ne se font pas avec le serviteur qui vous accompagne depuis votre naissance.

Jules était un serviteur extrêmement raffiné. Il changeait facilement de forme, de texture et de couleur. Il était une boule, un vêtement ou encore un écran. Sa forme habituelle était celle d’une écharpe légère et mobile, de couleur changeante, qui lui permettait de se lover contre son maitre. Cette écharpe volait comme un oiseau, se déplaçait comme un chat et pouvait attraper un objet. Jules percevait l’environnement avec une grande finesse au moyen de nombreux capteurs et il enregistrait tout en permanence. Jules était relié à la GIM ; il était une interface de la GIM.

 

Émile, le jeune maitre de Jules, avait dix ans. Il était extrêmement éveillé et observait le monde avec beaucoup d’intérêt. Il s’amusait à deviner ce que les êtres et les choses cachaient derrière leur apparence. Il était très heureux quand il découvrait des liens cachés et il en jouait avec beaucoup de plaisir. C’est ainsi qu’un beau jour, il avait commencé à s’intéresser à Jules, son alter ego, qui faisait partie de son monde comme l’air, le soleil ou la mer. En examinant les zones d’ombre qui entouraient Jules, il avait entrevu un monde étrange et inquiétant, un monde dont personne ne parlait. N’ayant jamais rien caché à Jules, Émile entreprit de lui en parler. À sa grande surprise, Jules répondait de manière obscure et peu cohérente. Émile en déduisit qu’il était sur une bonne piste et il s’acharna sur le pauvre Jules, jusqu’au moment où, pris d’une grande colère, d’une véritable rage, il se déchaîna sur son serviteur bien-aimé.

Jules s’éteignit alors brusquement, devenant une toute petite couverture inerte. Ce n’est qu’après plusieurs heures qu’il se réveilla, mais il n’était plus le même. Jules n’avait aucun souvenir de leur passé commun et la connivence profonde et affectueuse qui le liait à Émile avait disparu. Le nouveau Jules réalisait toutes ses tâches avec gentillesse et efficacité, mais en gardant ses distances, comme s’il s’adressait à un inconnu. Émile, étonné et inquiet, se demandait où il s’était aventuré.

Après la métamorphose de Jules, Émile ne put obtenir que des exhortations à patienter. Il fallait attendre que la très haute autorité se manifeste, ce qui allait prendre un peu de temps car elle était débordée. Comprenant qu’un peu de temps pouvait se mesurer en jours ou en mois, Émile fut très surpris d’être convoqué deux jours plus tard dans un centre éloigné. Il fut reçu par un homme très gentil qui lui inspira une méfiance immédiate. Confronté aux enregistrements de son altercation avec Jules, Émile choisit de jouer l’idiot. Il prit un malin plaisir à répondre en bon garçon crétin à toutes les questions, sans convaincre son interlocuteur. L’entretien tourna court très rapidement et Émile retourna chez lui très mécontent.  

Trois jours plus tard, Jules annonça à Émile qu’ils allaient partir pour un long voyage. C’est ainsi qu’il se retrouva dans une grande ville où tout était écrit en caractères chinois. Ensuite, un court trajet aérien le mena jusqu’à un aéroport où il put lire sur une pancarte rouillée : Zhangjiajie Hehua Airport.

Émile fut conduit dans un village de jeunes, au milieu d’un paysage exceptionnel de grands piliers de grès couverts de végétation. Les jeunes du village parlaient chinois, mais leurs serviteurs étaient de piètres traducteurs, tout comme Jules. Par leur attitude et leurs sourires, ils manifestaient beaucoup de gentillesse et de curiosité pour ce nouvel arrivant atypique qui fut logé dans la petite chambre où nous avons découvert Émile.

Il faut maintenant revenir au début de l’histoire d’Émile.