Martine Debouige

Contre-plongée

Limoges. Deux heures du matin. La voiture se présente directement à la guérite des urgences. Il baisse la vitre et tente d’expliquer : service de réanimation, sa fiancée, urgent… Le gardien se penche un peu, reconnait la voiture qu’il voit passer depuis déjà trois semaines. Les barrières zébrées de rouge se lèvent. L’air dans l’habitacle est si épais que je suis plaquée au fond du siège. Nous évitons les immenses parkings vides et les bâtiments éteints. La voiture s’arrête enfin. Les corps se déplient, ignorent les ankyloses et sortent. La pluie s’est arrêtée.

Les portes de verre s’ouvrent à notre passage et se referment en silence. Dans l’immense hall d’accueil, sans accueil, les lumières sont en veilleuses et nous avançons comme des fantômes. Il connait le chemin et nous le suivons à quelques pas derrière lui, hésitant un ultime moment à affronter la réalité. Mon corps pèse lourd, traine des pieds et je sens une plaie qui se creuse dans ma chair à chaque pas dans cet inconnu. Un souffle glacé traverse les couloirs. J’accélère. Nous tournons à droite, à gauche et soudain : « Service de réanimation. Entrée interdite à toute personne étrangère au service ». La tentation est grande, s’arrêter là, faire demi-tour et reprendre l’histoire juste derrière les tapis roulants, là où tournaient les sacs à dos.

L’ascenseur s’arrête brusquement et me vide de tout ce qui pense en moi.

Un interphone, une voix brutale, des pas glissés. La porte s’ouvre et se referme derrière une blouse blanche, chapeautée, bottée. Elle nous regarde incrédule, agacée, déjà prête à nous laisser là. Christian explique, l’étranger, le retour, les kilomètres dans la nuit, sa fiancée. Elle me regarde. Je suis de bois, de pierre, sans vie. Ses yeux accrochent les miens, la porte s’entrouvre. « Toute seule, cinq minutes ! ». Une main se pose sur mon bras. Elle est chaude, vivante, je suis morte.